Le Grand Vizir de Martigny à Abu Dhabi
Un faucon royal en guise de cadeau
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orti provisoirement de sa retraite, l’ancien président de la Confédération Pascal Couchepin a inauguré une «plate-forme d’amitié» entre la Suisse et les Emirats arabes unis, ce royaume de tous les superlatifs.
La socialiste genevoise Micheline-Calmy Rey y est passée en coup de vent sur la route du Koweït, le radical valaisan Pascal Couchepin y est venu en mission de trois jours, suivi la semaine suivante par le chef de la Défense et des Sports, l’UDC Ueli Maurer pour y effectuer une visite de travail et assister au Grand Prix de F1… Ces derniers temps, les conseillers fédéraux - en exercice ou à la retraite - se sont précipités à Abu Dhabi, la très prospère capitale des Emirats arabes unis (EAU). Hymnes nationaux et drapeaux déployés, ambassadeurs et personnalités du monde économique et politique (le président des banquiers privés, le Genevois Patrick Odier, le Vaudois Claude Béglé, ex-directeur de La Poste en mission pour le conseiller d’Etat Pierre-François Unger, le Valaisan de Genève Raymond Loretan, etc.) ont scellé le 7 novembre dernier, un pacte d’amitié entre les deux pays.
Pour cette double signature, les cheikhs avaient aménagé un décor à la (dé)mesure de ce richissime Etat pétrolier: le Club des officiers est un immense bâtiment au design futuriste et aux interminables couloirs de marbre, grand comme une place d’arme chez nous. Il fait face à l’une des plus grandes mosquées du monde, la mosquée Cheikh Zayed, le père-fondateur des Emirats et décédé en 2004 à un âge indéterminé (faute de registre des naissances), un grand ami de Genève, ville qu’il a fréquenté assidûment: «C’est l’une des raisons qui fait que la Suisse y a la cote», commente l’ambassadeur Wolfgang Amadeus Bruelhart, promu maître de cérémonie de la délégation helvétique.
La plus haute tour du monde
Sorti de se retraite par esprit de service, Pascal Couchepin a rencontré à cette occasion plusieurs ministres et politiciens locaux, dont le cheikh Sultan bin Khalifa Al-Nahyan, le fils du président des EAU. Khalifa? Son nom a été donné à la tour la plus haute du monde qui culmine à 828 m au cœur de Dubaï, l’émirat voisin et concurrent d’Abu Dhabi. Le bâtiment est si haut que la température entre le pied de la tour et le dernier étage varie de 8°C! Celle qui devait s’appeler Burj Dubaï a changé de nom le soir même de son inauguration, en décembre 2009. Ses concepteurs Emaar Properties ont ainsi fait un geste spectaculaire envers la famille royale d'Abu Dhabi qui a sauvé de la faillite l’émirat de Dubaï, pris de folies dépensières. «Too big to fail» (trop grosse pour faire faillite), c’est un peu comme UBS et la Confédération suisse pour prendre une comparaison très helvétique…
Le cheikh qui a accueilli Pascal Couchepin est membre de l’exécutif de la ville de la capitale, mais c’est surtout le fils du président des Emirats et l’un des petits-fils du cheikh Zayed. Ce dernier est le père-fondateur de la nation. Son portrait est omniprésent dans l’émirat. La grande mosquée blanche qui trône en bordure de mer porte son nom. Né vers 1918, il était le descendant d’une famille qui a régné pendant plus de trois siècles: «J’avais rencontré le cheik Zayed, alors qu’il était déjà malade. Il était question qu’il vienne se faire soigner dans une clinique suisse. Finalement ce sont les Américains qui l’ont soigné. Politiquement, c’était plus sûr», confie l’ex-président de la Confédération.
Clinique suisse et campus de l’EPFL
Qu’ils soient banquiers, industriels, médecins ou hôteliers, voire même religieux comme l’évêque alémanique Paul Hinder, vicaire apostolique d’Arabie, les quelque 2000 Suisses résidants essentiellement dans les émirats d’Abu Dhabi, Dubaï et Ras Al-Khaimah sont unanimes à souligner l’esprit d’entreprise et d’ouverture qui y règne malgré la charia. Lors d’un dîner officiel, on a ainsi pu voir Mgr Paul Hinder manger à la même table que quatre femmes arabes tout de noir vêtues, voile compris. Une situation impensable dans les pays voisins.
Les Suisses connaissent aux Emirats arabes des fortunes diverses: si le projet d’îles solaires sous l’égide du CSEM de Neuchâtel a coulé à Ras Al-Khaimah (RAK), d’autres réalisations sont sorties des dunes, notamment une clinique privée, RAK Hospital, de 50 lits dirigé par un médecin-chirurgien bernois, le Dr Marc Gauer. Il faut citer aussi l’usine Falcon Technologies International (FTI) qui produit des millions de CD et DVD avec le Lausannois Adel Michael ou encore RAK Ceramics, la plus grande usine de céramique au monde, dont le CEO est un Suisse d’origine libanaise, le Dr Khater Massaad, conseiller personnel de l’émir.
Toujours dans «le plus suisse des Emirats» de RAK, l’EPFL projette de bâtir son premier campus hors-les-murs. Pascal Couchepin est venu y déposer la première pierre en mai 2009 en compagnie du président de l’école Patrick Aebischer et du cheikh Saud bin Saqr, le maître de l’émirat qui mise à fond sur la recherche et l’innovation. Problème: le bâtiment n’est pas encore sorti du sable, confirme le doyen de l’EPFL Middle-East, le physicien Franco Vigliotti: « L’EPFL vise l’horizon 2012-2013. En attendant, 50 personnes y sont déjà impliquées». Malheureusement, l’émir de RAK vient de décéder à un âge canonique entraînant un long deuil de 40 jours. Le prince Saud qui succède officiellement à son vieux père a annoncé qu’il allait devoir revoir les priorités de l’émirat. Patience.
Une ville du futur au ralenti
A Abu Dhabi, la crise financière a aussi ralenti les projets futuristes comme Masdar-City, un mirage à 22 milliards (!) de francs qui devrait voir sortir des sables une ville basée à 100% sur l’énergie renouvelable. Une ville garantie sans pétrole est un vrai défi pour un Etat qui a basé sa réussite sur l’or noir. Dans cette ville-modèle devraient vivre 50'000 habitants et voir passer quotidiennement quelque 40'000 travailleurs à l’horizon 2018. Mais elle aussi va prendre du retard. Contraint de boucher les trous colossaux de Dubaï, Abu Dhabi a dû réviser ses gammes: Masdar va devoir faire preuve de patience, une vertu décidément indispensable dans le monde arabe. Le retard touche par ricochet le Village suisse de Masdar-City, projeté par des entreprises helvétiques. Notamment Swissinso à Lausanne qui a conçu des façades révolutionnaires avec climatisation solaire par captage à travers le verre et des systèmes de production d’eau (100'000 litres par jour) regroupés dans deux conteneurs autonomes alimentés au solaire. Créée par un ex-délégué du CICR et de la SGS, dirigée par le chimiste Yves Ducommun, la société Swissinso mise à fond sur la construction durable.
Ueli Maurer au Grand Prix
L’amitié entre les deux pays passe aussi par la collaboration militaire. La Suisse a créé à Abu Dhabi un nouveau poste d’attaché militaire avec le colonel André Schreier: une trentaine d’avions d’entraînement du type Pilatus PC-21 pour un montant de 500 millions de francs (ndrl: la plus grosse commande en un seul bloc pour l’usine de Stans (UR)), des simulateurs de tirs au sol et une collaboration suisse à la construction d’hôpitaux étaient au menu des discussions avec le ministre UDC. L’interdiction des minarets en Suisse aura sans doute été un thème de discussion, mais rien n’a filtré.
Le chef du Département de la défense était aussi accompagné d'une délégation économique, dont le chef de la défense aérienne du groupe Rheinmetall, Bodo Garbe, et le président du groupe bernois de cliniques privées Sonnenhof, Peter Kappert. Un partenariat entre Sonnenhof et une société d'investissement d’Abu Dhabi a été signé en présence d’Ueli Maurer. Les deux groupes veulent gérer en commun divers hôpitaux. L'objectif de la visite était aussi d'assurer la position des EAU comme principal partenaire économique de la Suisse dans la région.
Invité par le prince régnant d'Abu Dhabi, le cheikh Mohammed bin Sajed Al-Nahyan, commandant adjoint des forces de défense, et par le souverain de Dubai, le cheikh Mohammed bin Rachid Al-Maktum, par ailleurs ministre de la défense des Emirats, notre «chef des sports» a profité de l’occasion pour assister au dernier Grand Prix du championnat du monde de Formule 1, qui a sacré Sebastian Vettel. Il s'est dit favorable à une levée de l'interdiction des courses en circuit en Suisse, entrée en vigueur en 1955.
Si le développement durable est un véritable défi, l’amitié durable en est un autre: présent à Abu Dhabi, le député vaudois Jacques Perrin a reçu la mission d’organiser à Lausanne, en juin 2011, le «match retour», avec le sport et les fédérations sportives au programme. Pour être à la hauteur, Lausanne devra sortir le grand jeu.
Olivier Grivat
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