Amélie Nothomb a choisi de «Tuer le père»
à lire
Amélie Nothomb, Tuer le père,
Editions Albin-Michel,
151 pages
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P
our son vingtième roman, Amélie Nothomb offre un livre au Nevada et à son désert. Un véritable western moderne qui entraîne le lecteur au cœur de Burning Man, un festival qui se déroule la première semaine de septembre dans ledit désert et qui est peut-être l’une des dernières utopies de cette planète. «Tuer le père» est un livre bref, incisif, l’écriture est près de l’os car l’auteur se débarrasse de tout le superflu.
Le roman nous raconte l’histoire de Joe, fils de Cassandra, 35 ans, qui collectionne les amants dont elle ne retient pas le nom. Jusqu’au jour où elle rencontre un Joe senior. Difficile dès lors d’oublier son prénom. Mais des deux Joe, Cassandra devra choisir et elle priera son fils de quitter la maison. Habile de ses mains, Joe junior gagne sa vie en exécutant des tours de magie dans les bars. Il rencontre Norman Terence et sa compagne Christina. Terence est le plus grand magicien du monde. Il va devenir le père de substitution de Joe.
Amélie Nothomb, ce roman est un western moderne, mais il a aussi quelque chose de la tragédie grecque et si la mère de Joe se prénomme Cassandra, ce n’est pas un hasard…
Rien n’est le fait du hasard bien sûr. Ce serait très prétentieux de reprendre à mon compte votre compliment, mais il y a en effet une tragédie en ceci qu’il n’y a pas de conciliation possible entre les deux points de vue qu’on découvre à la fin du roman. Le pointe de vue du père, qui est tout de générosité bien que jusqu’au boutiste, et le point de vue du fils qui ne veut pas de ce père là.
Norman, le père et Joe, le fils ont tous deux une forme de morale à laquelle ils sont très fidèles.
C’est tout à faut vrai. Ils ont des morales qui ne sont pas exactement conformes à la morale commune, mais auxquelles ils se tiennent jusqu’au bout et même de façon assez inquiétante. Je pense particulièrement à Joe qui va coller à sa morale jusqu’à commettre un acte de pure trahison envers des gens qui se sont quand même très bien conduits envers lui.
Il me semble que la question centrale du livre est celle du choix. On ne choisit pas ses parents, ni sa famille dit-on souvent, pourtant à vous lire on peut penser qu’on choisit toujours. Joe est la parfaite démonstration du fait que l’on peut choisir ses parents.
C’est exactement ça. Bien sûr, il y a les parents que la nature nous a donnés, mais c’est une loterie, on peut tomber très mal. Mais en définitive, ce qui compte le plus, ce sont les parents qu’on se choisit. On peut penser de certaine personne qu’elle est l’enfant de telle et telle personne alors que secrètement, elle s’est choisi d’autres parents, d’autres référents. Et mon livre raconte un de ces cas.
Norman est une sorte de père de substitution pour Joe, en tout cas le croit-il, le problème, c’est que Norman n’a fait qu’accepter la proposition de Joe.
C’est ça, alors que tous les enfants, Joe est encore presque un enfant au début du livre, ont besoin d’être choisis. Il a besoin d’être désigné, il a besoin d’un acte actif et non passif de celui qui pourrait être son père. C’est totalement injuste en même temps, mais la vie n’est pas juste de tout façon. La chose la moins juste dans la vie, c’est l’amour. L’amour, ça ne se mérite pas. Il y a de l’amour ou il n’y en a pas.
Il me semble que c’est aussi un livre sur la force, la puissance de la volonté. Que ce soit Christina, que ce soit Joe, que ce soit Norman, ils arrivent à un certain niveau par la volonté et par le travail.
Oui. Le livre se passe dans le milieu des magiciens, et s’il y a bien un milieu dans lequel la volonté est TOUT, c’est celui des magiciens. On imagine parfois que pour devenir magicien, il faut une très grande habileté manuelle, c’est complètement faux. Je connais beaucoup de magiciens, j’en connais même certains très bien, et, à la base, pour la plupart d’entre eux il n’y a aucune habileté à la base et même une singulière maladresse. Et s’ils deviennent de grands prestidigitateurs, c’est vraiment à force de volonté, à force d’entraînement, à force d’heures et d’heures de solitude passées devant leur miroir à observer le mouvement de leurs mains. J’aime beaucoup les héros de la volonté parce que ça prouve qu’ils veulent vraiment ce qui leur arrive.
J’avais noté cette phrase dans votre roman, «Le but de la magie c’est d’amener l’autre à douter du réel», et je me suis dit que c’était une bonne définition de la littérature.
En tout cas de la mienne. Je ne sais pas si c’est ce que tous les écrivains font mais mon grand objet dans la plupart de mes livres, c’est le réel, et justement, de le remettre en question. Ce qui est tuant avec la réalité, c’est qu’on voudrait nous faire croire qu’elle est une, indivisible et indéniable. Or ce n’est pas vrai du tout. Nous devrions quand même le savoir depuis le temps qu’en vivant un même événement ou une même journée ensemble, on s’aperçoit qu’on a tous vécu une journée complètement différente. C’est ça que j’essaie de faire dans mes livres, faire douter de la réalité pour que les gens cessent enfin de croire que la réalité c’est si solide que ça!
Il y a un personnage du livre qui est fascinant, c’est Burning Man, ce festival du feu qui se déroule dans le désert du Nevada et je suis sûr que vous y êtes allée.
J’ai assisté à Burning Man 2010 dans son intégralité. Je peux vous dire que ça a été l’un des très grands moments de ma vie. Si le plus de monde possible pouvait aller à Burning Man, ce serai vraiment bien parce que d’abord c’est sidérant, c’est fascinant, mais ça propose aussi un genre d’utopie. Utopie qui dure exactement une semaine, mais qui marche très bien. En une semaine, il est possible d’avoir des rapports humains totalement différents avec les autres et on en revient changé.
Un mot sur l’écriture. Je la trouve de plus en plus serrée, elle va de plus en plus à l’essentiel, elle se détache le plus possible du matériel pour s’approcher le plus possible de la pensée, du sentiment et du mystique.
C’est tout à fait vrai. Mon but c’est d’atteindre une écriture qui ait exactement la transparence du cristal. Et je pense que c’est l’évolution la plus sensible qu’on peut voir entre «Hygiène de l’assassin» paru en septembre 1992 et «Tuer le père». Le style s’est considérablement allégé. Et je crois qu’on va vers plus de transparence.
Il y a dans ce roman une phrase qui pour moi résume l’ensemble de votre œuvre, vingt romans parus, et cette phrase dit: «qui aime ne doute pas un instant du sens des choses».
En effet. On sait se poser la fameuse question du sens de la vie. Dès qu’on aime, à plus forte raison si on aime d’amour fous, le sens de la vie paraît soudain évident.
C’est le dixième anniversaire de «Stupeur et tremblement». Il reparaît au Livre de Poche sous forme de coffret avec une nouvelle inédite intitulée «Les Myrtilles». Et l’intégralité des bénéfices de cette vente ainsi que vos droits d’auteur seront versés en faveur du Japon.
Le 11 mars a été pour moi une date fatidique. Ce tremblement de terre japonais a été un marqueur important de ma vie. Le Japon est l’élément fondateur de ma vie. Ce n’est pas seulement que je suis née au Japon, c’est que je me suis édifiée à partir du Japon. Donc, si je peux maintenant payer ma dette vis-à-vis du Japon en publiant ce coffret en faveur des sinistrés du tsunami, une toute petite partie de ma dette, et bien c’est déjà ça.
Par Pascal Schouwey
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