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Chronique


Mais à quoi donc peut bien servir l'art en entreprise ?

A quoi pourrait bien servir l'art en entreprise ? En premier lieu, à apporter ce qui paraît « inutile », mais qui, souvent, est essentiel. Offrir de l'art à ses collaborateurs, c'est leur offrir aussi un « art de vivre » : regarder autre chose, autrement, regarder le monde avec les yeux de l'ouverture et ceux de la création. Tous les chefs d'entreprises d'ailleurs rêvent que leurs collaborateurs regardent leur entreprise avec un esprit d'ouverture et de créativité constamment renouvelée. Toutes les entreprises parlent de l'importance fondamentale du « capital humain » - mais qui le soigne vraiment, au quotidien - qui soigne ce cc capital » intellectuel inestimable, celui qui in fine crée l'intelligence collective - l'intelligence partagée - et la démocratie dans la foulée ?

L'art comme expérience : les théories de John Dewey

Selon le philosophe John Dewey (1859-1952), héritier de l'approche pragmatique américaine et grand spécialiste de la pédagogie, l'art est ainsi une expérience absolument indispensable à la démocratie, à l'épanouissement individuel, à la vie en société et à la créativité. Le philosophe nous parle d'empirisme plus que de théorie : de l'art comme expérience. L'Art comme Expérience ? C'est là le titre de l'un des plus célèbres ouvrages de John Dewey, qui nous dit que l'expérience de l'art porte avec elle une inestimable valeur ajoutée.

Learning by doing : place à l'imaginaire

John Dewey insiste sur le rôle actif de l'intelligence et sa capacité de guider l'action, ainsi que sur l'importance pédagogique de l'apprentissage par la pratique (« learning by doing »). Tout à la fois défenseur de l'humanisme et du naturalisme, partisan de la théorie de l'évolution et proche du vitalisme, Dewey nous dit que l'humain est un être de culture, qu'il est inscrit, certes, dans une histoire, soumis à des exigences morales et intellectuelles, mais qu'il est aussi capable, par l'art et par la science, de transformer et de recréer le monde. L'art, pour Dewey, est une expenence fondatrice, et c'est bien pour cette raison qu'il prône activement l'éducation à l'art. Pas de recettes dans la pédagogie de Dewey: place à l'expérimentation artistique, et globale. Rien de mieux, selon le philosophe, que le contact avec la création artistique pour stimuler l'imaginaire, cet imaginaire indispensable, selon Dewey, à l'existence même de la démocratie. Comment cela ?

L'art comme fondement à la démocratie

Pour Dewey, la démocratie authentique est une démocratie « créatrice, où les hommes et les femmes sont libres de poursuivre la vérité (la science, la logique) et d'inventer, par le biais de l'imagination, des manières originales et enrichissantes d'interagir (l'art, l'éthique) les uns avec les autres et le monde qui les entoure. » Si tant est que l'imagination est le lieu de la formation et de l'intégration de soi, il est donc essentiel de stimuler cet imaginaire pour faire vivre la démocratie. La démocratie repose, du moins en partie, sur la capacité de l'individu à s'imaginer et se projeter dans l'avenir. Si l'on n'est pas en mesure d'imaginer pouvoir changer le monde - pourquoi aller voter, individuellement?

L'entreprise : un micro modèle démocratique ?

On pourrait dire que l'entreprise repose, elle aussi, sur la capacité de l'individu à s'imaginer et se projeter dans divers cours d'actions possibles. Pour s'engager, il faut bel et bien pouvoir imaginer changer le monde, ne serait-ce que le monde de l'entreprise, celui de sa propre entreprise, celle où l'on travaille ou celle qui nous appartient. Si le discours sur le rôle fondamental du « capital humain » dans l'entreprise est omniprésent, il reste trop souvent encore à l'état de discours. Ce « capital humain » pour donner le meilleur de luimême, a besoin de mille attentions - dont l'art, et l'imagination, et à ce titre, Dewey n'hésite pas à aller jusqu'à affirmer que « L'imagination est le principal instrument du bien.»

Dewey est parfaitement conscient du fait que l'activité artistique évolue le plus par coups de transgression de l'acquis et des idées reçues. En ce sens, l'art ne se limite jamais aux oeuvres de participations que les nôtres"· considérées comme « reconnues ». L'immense potentiel du contact à l'art que décrit Dewey se niche ailleurs : dans l'expérimentation, et c'est seulement dans ce cas que l'art peut devenir l'un des « moyens par lesquels nous entrons, par l'imagination et les émotions, dans d'autres formes de relations et de participations que les nôtres »· L'expérience artistique alors ? Un levier essentiel de la participation et du renouvellement des entreprises comme des démocraties.

Art et entreprise: le modèle Borusan

Borusan est l'une des entreprises turques les plus florissantes, a1ns1 qu'une entreprise extraordinairement engagée dans le tissu local social, culturel et artistique. Au-delà de ses engagements remarquables pour la musique, pour l'environnement et pour l'éducation, Borusan possède aussi une collection d'entreprise basée sur les nouvelles technologies et les questions environnementales. Mais, plus intéressant encore, Borusan, avec cette collection, secoue constamment les habitudes de ses cadres. En effet, les « headquarters » de l'entreprise, installés en bordure du Bosphore, se transforment chaque week-end en musée. Le vendredi soir, tous les collaborateurs doivent laisser leurs bureaux parfaitement vides : place à « l'expérience artistique », y compris dans les espaces réservés à la présidence de l'entreprise. Un défi hebdomadaire de confrontation à l'art, et un message fort : l'art et la table rase qu'il convoque, le « dérangement » dans les habitudes des collaborateurs appellent au déséquilibre, au repositionnement, à un imaginaire propice au renouveau des positions, à une plus grande efficacité, à l'innovation. Le rêve de tout chef d'entreprise ? Une réalité possible. À quand un modèle Borusan à Genève ?

À quoi ça sert ?

Mais en réalité, l'art ne se laisse pas « utiliser » aisément. Le développement de la notion de créativité et de son importance dans les entreprises les plus diverses amène certes celles-ci à s'intéresser davantage au potentiel que représentent les processus artistiques pour leur propre développement. Mais peut-être que les bienfaits de l'art sont avant tout l'art lui-même ? Alors, en attendant de pouvoir faire de l'art la panacée de la démocratie ou de l'entreprise créative - ce qui n'est d'ailleurs pas forcément un objectif à poursuivre - nous ne pouvons que souhaiter que l'expérience la plus authentique de l'art, telle que décrite par John Dewey, se poursuive, s'approfondisse, s'intensifie et se développe. Et si cela ne « servait » à rien ? Ce serait pour le moins une expérience enrichissante.
Rédigé le 13.12.2014 | Barbara Polla


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