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Chronique


L'humanisme envers et contre tout

Deux événements indépendants mais parallèles mettent Genève à l'honneur. Au moment même où des livres sont brûlés par milliers et des statues anciennes détruites, où des caricaturistes sont assassinéeset où, en France, des oeuvres d'art d'aujourd'hui sonr censurées « préventivement », tout ce qui nous parle de culture, d'humanisme, de questions, d'ouverture, de liberté, a une valeur démultipliée. La culture semble être devenue un métier à risque - mais ne l'a-t-elle pas toujours été ? A Genève, capitale internationale de l'humanitaire, la culture s'inscrit dans une activité constante de droits humains. Elle est fondamentale dans le dialogue interculturel, même et surtout quand celui-ci semble de prime abord quasi impossible.

LE FESTIVAL LAVALINA

Ce festival « culturel et humanitaire » qui s'est tenu du 19 au 22 février au cinéma Spoutnik, a été l'occasion de donner à voir et à rêver une culture syrienne au-delà des images de violence et de la réalité quotidienne que ce pays endure. Layalina, « nos nuits syriennes ». Nos nuits chaudes, parfumées, amoureuses, profondes, étoilées, musicales, bruissantes, créatives. J'ai le privilège d'avoir à mes côtés dans ma galerie une stagiaire syrienne, diplômée de la HEAD, et J'apprends d'elle, tous les jours, la nostalgie poignante d'un pays de beauté, de culture, de traditions et de paix, et le désir intense de participer, demain, à la reconstruction de ce pays.

J'ai également le privilège de travailler avec Mario Rizzi, l'un des cinéastes invités à présenter un film dans le cadre du Festival Layalina. Mario Rizzi fait du cinéma d'art et du cinéma engagé, du documentaire, mais pas seulement. Il nous raconte des situations sociales, mais toujours par l'intermédiaire d'un regard, d'une vie. L'Attente (2013) nous montre le camp de Zaatari, situé en plein désert jordanien, refuge de plus de 80'000 Syriens ayant fui les conflits de leur pays. La plupart d'entre eux souhaiteraient retourner en Syrie, car les conditions de vie dans le camp sont exténuantes. Et pourtant, la vie est là, des hommes dansent, les femmes organisent le quotidien, on parle de mariage, on voit une naissance ... Le spectateur découvre la vie du camp par le regard d'une femme de Homs - une veuve dont le mari a été tué là-bas - par le regard, notamment, qu'elle porte sur ses enfants. Mario Rizzi a ce talent extraordinaire de savoir filmer comme s'il n'était pas là : le spectateur n'a pas l'impression de voir le camp à travers une caméra. Non, il est là, dans le camp, aux côtés de cet1e femme. Et Il découvre aussi, ce spectateur, que le logo du HCR - du Haut Commissariat aux Réfugiés - est absolument partout. Non que l'artiste ait voulu réaliser un film pro-HCR : non, c'est tout simplement la réalité de la vie du camp. Et le spectateur de s'émerveiller, oui : alors qu'à quelques kilomètres de là les hommes font aux hommes le pire de ce qu'ils savent faire, voilà qu'en réparation, semble-t-il, les hommes ici font aux hommes le meilleur de ce qu'ils savent faire : aider, apporter des maisons (des containers certes, mais qui semblent descendus du ciel, en réalité}, de la nourriture, des vêtements. Comment s'organise cette dualité absurde entre le pire et le meilleur ? Est-elle vraiment ancrée au fonds de nous-mêmes, inévitable ? Je ne sais pas, mais je veux croire que l'humanisme aura toujours le dessus.

LA CULTURE, UN MÉTIER A RISQUE : LA NUIT ENCORE

A Genève toujours, on peut aussi voir en ce moment au MAMCO (et ceci jusqu'au 10 mai) une exposition exceptionnelle de l'artiste marocain Mounir Fatmi. Le dimanche 10 mai cette exposition s'achèvera par la projection, au même cinéma Spoutnik qui a accueilli le festival Layalina, de la version longue (six heures) de la vidéo Sieep Al Naïm, un hommage à Saiman Rushdie. Une oeuvre qui s'inspire du film de même durée, Sieep, d'Andy Warhol. Dans Sieep Al Naïm, explique Mounir Fatmi « on voit !'écrivain Salman Rushdie - j'ai modélisé son corps - dormir. On entend sa respiration, qui est en fait la mienne. 11 y apparaît à la fois apaisé et fragile. Car dormir c'est aussi être entre la vie et la mort.»

Cette même oeuvre avait été sollicitée pour l'exposition « C'est la nuit ! » qui aura lieu en juin prochain à la Villa Tamaris, au sud de la France. Il a semblé aux responsables de ce centre d'art que « dans le contexte actuel », la présence de cette oeuvre serait « susceptible de susciter des incompréhensions et des manipulations qui nous entraîneraient dans des polémiques stériles et dangereuses »· Heureusement, à Genève, le « risque » de la culture est assumé : Christian Bernard, le directeur du MAMCO, persiste et signe. Les artistes, comme les romans, posent des questions. Milan Kundera le dit mieux que quiconque : « Moi, j'invente des histoires ... et c'est ma manière de poser des questions. La bêtise des hommes vient de ce qu'ils ont réponse à tout. La sagesse du roman, c'est d'avoir question à tout. »

Alors que vivent les questions sans réponses !
Rédigé le 31.03.2015 | Barbara Polla


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