Chronique


L’écriture, ou le miel des anges

Le Miel des Anges ? C’est une maison d’édition minuscule fondée à Paris en 2013, qui travaille à faire connaître la poésie grecque d’aujourd’hui - Le Miel, c’est elle - au public francophone.

Elle publie, entre autres, une anthologie des poètes grecs du 21e siècle, à raison de dix poètes par an… car oui, la poésie continue de s’écrire. Et l’Ange ? L’ange, c’est Michel Volkovitch, qui traduit, pour le pur bonheur du miel, les écrivains grecs en français. «Nous sommes des messagers, dit-il, rien de plus. Des messagers qui ne servent pas un dieu unique, mais un Olympe très peuplé : celui des poètes grecs.» Parce que l’écriture, cette drôle de pratique, est essentielle. Et pour que je puisse en jouir, elle doit être traduite: comment pourrais-je lire la littérature érotique arabe sans qu’elle ne soit traduite ? Comment les arabes d’aujourd’hui peuvent-ils lire Les Dieux ont Soif d’Anatole France, un livre dans lequel celui que l’on a appelé « le patriarche de la gauche française » décrit et dénonce les atrocités de la Terreur, les excès de la Révolution et l’érotisme de l’horreur ?

LES ANIMAUX ET NOUS

Le Miel des Anges? C’est donc l’écriture. Ou plutôt, les écritures, toutes les formes d’écriture. Car c’est bien cet ensemble incroyable de toutes les écritures du monde qui nous définit comme humanité. L’écriture est probablement ce qui distingue le plus l’humanité de toutes les autres espèces. En effet, les animaux s’amusent, rient, souffrent, aiment, naissent et meurent, vivent en liberté ou en captivité, sont féroces et tendres, réfléchissent, développent des stratégies, construisent, utilisent des outils, voire des armes, parlent, chantent, voyagent… et les éléphants savent peindre! Mais l’écriture, ah l’écriture… Si certains animaux savent probablement apprendre à lire et à écrire - c’est bien à condition que nous leur en apprenions les rudiments. Si les animaux, un jour, auront des droits - c’est que nous humains, non seulement en déciderons, mais les écrirons.

L’ÉCRITURE, UNE FOLIE

L’écriture est une folie constante des humains, notre seule consolation peut-être – et même si l’écrivain suédois Stig Dagerman à propos de son suicide à venir (la 4 novembre 1954) écrit (en 1952) «Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » - il l’écrit. Folie absolue : savez vous qu’un livre sur 6000 est publié ? Savez-vous que les plus grands écrivains se voient refuser parfois des dizaines de fois leurs écrits: je pense à Samuel Beckett, mais aussi à Robert Pirsig (121 éditeurs ont dit non avant que l’un d’eux ne publie ce qui reste encore aujourd’hui un best-seller, La théorie du zen et de l’entretien des motocyclettes), à Proust (refusé par PAR BARBARA POLLA Gallimard), à tant d’autres… Savez vous que les plus petites maisons d’éditions reçoivent vingt manuscrits par semaine, c’est-à-dire 1000 par an? Alors merci aux éditeurs qui lisent, qui répondent, et qui parfois éditent! Savez vous combien de magazines Genève publie chaque mois? Je ne sais pas… mais je sais qu’elle publie L’Extension, qui depuis longtemps, fidèlement, accueille mes tribunes libres - et mes coups de coeur «livres». Merci L’Extension - et tant d’autres! Savez-vous qu’internet, loin de tuer le livre – une mort prédite par tant d’experts – multiplie les écrits et les livres possibles ? Nous lisons sur tablette, certes - il n’en reste pas moins que sur nos tables, nos tables de nuit et de salon, dans nos sacs, dans nos bureaux, dans nos rêves même, les livres restent. Bonheur durable. Le miel des anges, encore.

«LA CAGE AUX ÉCRIVAINS»

Au Salon du Livre de Genève – l’un des Salons les plus vivants de la planète livres - Michael Perruchoud (des éditions Cousu Mouche) décide d’organiser «La Cage aux Écrivains» et, aux côtés de Fred Bocquet, Florian Eglin, Julie Moulin, Guillaume Rihs et Lolvé Tillmanns, m’invite à participer à cette formidable aventure, mêlant l’intensité de l’obligation d’écrire, là, maintenant, tout de suite, non, pas demain, cela ne saurait attendre - et de le faire sous les yeux du public, avec le plaisir ludique du «cadavre exquis boira le vin nouveau». Ainsi, de l’ouverture du Salon, le mercredi 29 avril 2015 à 11 heures, jusqu’à sa fermeture, le dimanche 3 mai à 18 heures, nous avons oeuvré, tous les six, à remplir notre mission: écrire sous les regards curieux, amusés, intrigués d’un public varié, qui pouvait suivre en direct sur grand écran nos affres, nos hésitations, nos erreurs, nos perles aussi (car oui, il y en a eu, des perles !)

Celle-ci par exemple, de Guillaume Rhis, qui a eu le redoutable privilège d’écrire le mot fin:

«Mes genoux de soixante années se tordent davantage que sous les assauts de mille ans de vie foraine; mes orteils poussent vers le sol, durcissent, s’enfoncent, comme les serfs d’un aigle, et puis s’enracinent dans la terre d’Italie, celle des jours de joie, entre cafés serrés et cours de Lettres, caresses surprises et « devine qui c’est !» innocents; des feuilles, petites, robustes, parfumées, naissent sur mon corps; je suis un olivier, au moins multicentenaire, et je contemple la ville.»


Les éditions Cousu Mouche avaient déjà inauguré le concept de «Cage aux écrivains» en 2009 lors de la «Fureur de Lire»: cinq auteurs, dont Fred Bocquet, avaient alors rédigé un livre, les Réfractaires, publié à l’issue de la manifestation. Notre livre attend encore son titre et la date de sa publication: pour le prochain Salon du Livre, tout en renouvelant l’expérience ? J’en rêve déjà, moi qui me suis, après les trois séances de deux heures, trouvée à la fois épuisée et pleine d’une énergie un peu folle.

Le miel des anges, toujours !
Rédigé le 16.06.2015 | Barbara Polla


Donnez votre avis

Les commentaires sont modérés, merci de patienter avant la parution sur le site !

Validation
9 + 5 = 

Chronique