Publicitéx
Chronique


« L’homme qui rêve ne perd jamais »

Lorsque j’étais élue politique, je me faisais souvent traiter d’«utopiste». Avec réprobation, parfois même avec mépris: un politicien ne se doit-il pas, avant tout, d’être réaliste? Je répondais alors, et je le pense encore: «Je ne vois pas quelle autre position que l’utopie il me serait possible d’assumer.» Car l’utopie représente un idéal – c’est-à-dire une ligne, une direction à suivre, un guide. J’ai, depuis, quitté «la politique» pour poursuivre mes utopies et agir avec l’art et l’écriture – créer, écrire, c’est agir aussi.

Le mot «utopie» a d’ailleurs été forgé par l’écrivain anglais Thomas More, et vient du grec ??-????? «en aucun lieu». Les utopistes situent généralement leurs écrits dans des lieux imaginaires, un pays ignoré, une île inconnue. Mais pas toujours… Hüsamettin Koçan, lui, l’a située au fin fond de l’Anatolie turque. L’utopie a parfois un lieu – en l’occurrence, l’Anatolie – et elle peut aussi être «eutopie» – de e?-?????. Elle devient alors une représentation d’une réalité idéale, telle l’abbaye de Thélème… Il faut relire Gargantua (Rabelais, 1534) !

Né dans un village d’une cinquantaine de maisons dans les années 1940, au coeur de l’Anatolie orientale, dans des montagnes sublimes qui recèlent aujourd’hui encore d’immenses espaces de silence et de solitude, d’une famille de huit enfants comme il était coutume alors, devient, saura-t-on jamais comment, artiste, professeur d’université, doyen de la Faculté des arts de son université stambouliote et, non content de cette carrière aussi remarquable que créative, décide d’ouvrir un musée près de son village natal. Pour les gens de son village comme pour les gens du monde. Un musée d’art contemporain, qui prenne aussi en compte l’art ancien et l’artisanat locaux. Mais pourquoi pas à Istanbul ? Parce que c’est facile, à Istanbul, les gens vont au musée; et il y en a déjà. Mais à Baksi… quel défi, de faire venir des visiteurs jusque là. Conscient de la réalité culturelle de ce lieu reculé où il a grandi, Hüsamettin Koçan affirme: «Je ne peux pas imposer le changement. Il doit se faire à son rythme. Je peux inciter au changement, je peux le favoriser, mais je ne peux pas l’imposer. »

Ce seront donc dix ans de planification et de construction. De loin, le musée ressemble à un grand fauve adossé à la montagne, contenant sa puissance mais prêt à bondir; de l’intérieur on se croit dans un navire, spatial peut-être, avec ses hublots qui diffusent une lumière zénithale. Tout autour, les montagnes dorées, séparées de coulées de verdure, l’eau abonde ici et en hiver, le musée comme les montagnes s’ensevelit sous la neige. Le musée ouvre ses portes en 2005. Il bénéficie d’une collection en trois volets: celle contemporaine entièrement basée sur les dons d’artistes: tous les artistes turcs les plus connus et aussi ceux qui le sont moins sont fiers de donner des oeuvres à ce musée d’exception ; une collection d’oeuvres antiques, historiques; et une collection de l’artisanat le plus sophistiqué de la région, essentiellement les tissages. Il offre également des ateliers de tissage pour femmes : elles viennent ici, à pied, des villages avoisinants – Baksi est à une quinzaine de minutes de marche rapide, le village suivant à plus d’une heure. Qui plus est, le musée accueille des artistes en résidence. C’est ainsi que j’ai eu le privilège d’y travailler pendant trois semaines au mois d’août, dans la solitude, la concentration et le silence et, la nuit, de compter les étoiles filantes…

Le défi, l’utopie d’Hüsamettin Koçan sont désormais entièrement réalisés. Quatre cent personnes étaient présentes pour l’anniversaire des dix ans du musée – et je me demande encore, mais d’où venaient tous ces gens ? De loin pour certains qui avaient peut-être su que le musée de Baksi à été élu Musée de l’Année, en 2014, par le Conseil de l’Europe.

Quand il parle de son musée, Hüsamettin Koçan explique que c’est là sa plus belle oeuvre d’art. Et quand il parle de ce qu’il enseigne, il explique: «J’enseigne la créativité, et pour qu’elle puisse s’épanouir, je propose des espaces démocratiques desquels les codes culturels quels qu’il soient sont absents. Interdisciplinarité, absence de jurys, pas de critère d’âge, théâtre, cinéma, mode, peinture sculpture… il faut inclure toutes les marges. La hiérarchie est dangereuse. Je prends beaucoup de risques avec ce que je fais, mais c’est très important d’ouvrir toutes les frontières.»
Rédigé le 27.09.2015 | Barbara Polla


Donnez votre avis

Les commentaires sont modérés, merci de patienter avant la parution sur le site !

Validation
7 + 8 = 

Chronique